« Quels programmes pour un audiovisuel public sans publicité ? » - Forum Télérama, 27 mars 2008

 

le big-bang”, Sciences Po, le jeudi 27 mars 2008

Deuxième table ronde de la journée, qui s’attaque à un épineux problème : « quels programmes pour un audiovisuel public sans publicité ? ». Attisant tous les clivages entre défenseurs de la culture et promoteurs d’émissions destinées à un large public, ce débat n’a pas manqué de faire vivement réagir la salle, qui n’a pas hésité à relancer les intervenants présents. Se trouvaient ainsi sous les feux des questions :

Serge Moati, journaliste, réalisateur, présentateur de Ripostes sur France 5
Thierry Langlois, directeur délégué en charge de l’harmonisation et de la programmation de France Télévisions
Jean-Pierre Cottet, directeur du business development et de l’innovation du groupe Lagardère (anciennement directeur de l’antenne et des programmes de France 3, directeur général chargé de l’antenne de France 2 et directeur général de France 5)
Jean-Pierre Guérin, producteur (Sous les vents de Neptune, David Nolande, Ali Baba et les 40 voleurs), président de l’Union Syndicale de la Production Audiovisuelle (USPA)
Fabienne Servan-Schreiber, productrice (Les Oubliés, L’Embrasement, Jean de la Fontaine, Le défi)
Guy Seligman, président de la Société Civile des Auteurs Multimédia (SCAM)

La spécificité du service public : « nous allons continuer le virage éditorial » (Thierry Langlois)
Le représentant de France Télévisions n’hésite pas à affirmer sa vision du service public, déjà largement différencié selon lui des chaînes privées : « nous proposons un large catalogue de programmes qui ne seraient pas à la télévision sans le service public » remarque t-il ainsi, ajoutant que « c’est sur la singularité que la légitimité de France Télévisions se joue ». Il indique que le service public devrait « accentuer [sa] politique en faveur de débats citoyens, en faveur de la culture ». Pour Guy Seligman, la différence fondamentale est qu’un groupe comme TF1 est financé entièrement par la publicité et doit donc faire des programmes de masse, une obligation à laquelle France Télévisions n’est pas aussi liée. Thierry Langlois rappelle la nécessité des chaînes de France Télévisions de viser tous les publics : « tous les genres de programmes doivent être sur nos antennes, après c’est une question d’angle et de traitement » affirme t-il, tout en refusant l’entrée du service public sur le terrain de la télé-réalité en matière de divertissement. « Chaque genre peut avoir des codes en rapport avec le service public. Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas d’animateurs-producteurs si leurs valeurs sont en rapport avec celles de France Télévisions ». Jean-Pierre Cottet reconnaît que « le service public a pris des initiatives dans de nombreux secteurs, de vrais engagements sociaux ». C’est pour cela qu’il insiste sur la nécessité pour France Télévisions de garder son audience, afin de conserver cette influence. Le service public est devenu « trop moralisant, trop pudique, [...] assez conservateur sur la façon dont on parle des moeurs et des autres » pense t-il. Il n’hésite néanmoins pas à dire que les « gens qui conduisent [la télévision publique] cherchent à faire du mieux possible ».

La nécessité de suivre le public : « une des notions essentielles de la télévision publique, c’est le rendement social de l’investissement » (Jean-Pierre Cottet)
Le responsable de Lagardère donne son analyse sur la façon de faire une « bonne télévision » : « Faire de la télévision, c’est se lever tous les matins, regarder l’audience. [...] La fierté d’un patron de chaîne, c’est de faire la meilleure télévision pour le plus grand nombre ». La sanction de l’audience reste un bon moyen, selon lui, de garder un lien avec le téléspectateur. Serge Moati abonde en ce sens : « Quand on dit que l’audience n’a pas de rapport avec ce que nous faisons, c’est un contresens ». Fabienne Servan-Schreiber se distingue en déplaçant le débat sous l’angle du qualitatif : « Des millions de gens regardent des fictions sur TF1, je ne suis pas sûre qu’il reste grand chose dans leur esprit quelques jours après… Quand un million de téléspectateurs regardent un documentaire sur une autre chaîne, ce n’est pas la même chose ». Elle pense que la manière dont les audiences sont calculées va évoluer, afin de mieux prendre en compte les différentes rediffusions, mais aussi l’émergence du marché de la vidéo à la demande qui redistribue les cartes. Thierry Langlois pense que l’audience n’est pas à diaboliser, la légitimité de l’audiovisuel public passant selon lui à la fois par les contenus et par l’audience : « si à un moment l’audience de France Télévisions est trop faible, on se posera la question du périmètre » commente t-il.

Quid de la qualité : « BBC One, c’est pire que TF1 ! » (Guy Seligman)
Thierry Langlois revient sur la mise en place par France Télévisions d’un baromètre qualitatif pour évaluer la satisfaction des téléspectateurs : « L’un des meilleurs programmes sur France 3 la semaine dernière, c’est L’heure du ballet, on ne peut pas dire que c’est un large public. Les deux aspects comptent ». Jean-Pierre Guérin se félicite de « l’assurance » que le service public a repris par rapport à la pression de l’audience, et se considère chanceux, en tant que producteur, « d’avoir un choix de chaînes qui donnent tous les soirs un choix de programmation au public », ce qui permet de proposer des idées variées. « Pendant longtemps on a été écrasé par la Une, on s’apercevait que quand on voulait innover, comme par hasard c’était sur le service public qu’on le faisait » ajoute t-il. Guy Seligman revient sur l’expérience britannique : « BBC One, c’est pire que TF1 ! Cela veut dire que l’absence n’est pas garante de qualité » indique t-il. Le président de la SCAM propose un petit historique en rappelant que le 13 mai 1968, le vote par l’Assemblée Nationale française qui introduit la publicité dans le service public est passé inaperçu. A partir de la dissolution de l’ORTF en 1974 sous Valéry Giscard d’Estaing, « la dérive du service public a vraiment commencé, à tel point que Hervé Bourges introduit La Roue de la Fortune sur TF1 publique alors que jusqu’en 1983, le service public était à l’abri de ce genre de jeu. Ce n’est allé qu’en se dégradant par la suite ». Il considère donc la fin de la publicité comme une « chance inespérée » pour remodeler les programmes du service public.

L’identité du service public : « La souffrance est sur France 2 » (Jean-Pierre Cottet)
Jean-Pierre Cottet décrit une France « schizophrène, moins du public, mais des élites, des médias, sur l’interrogation sur la personnalité du service public par rapport au privé ». L’habilité des dirigeants de TF1 lors de la privatisation a été selon lui de maintenir la chaîne dans l’image de « référence
du service public national
 ». A partir de ce moment, « on a dit à France 2 que ce n’était pas une chaîne de service publique car elle ressemblait à TF1 ». Fabienne Servan-Schreiber rappelle qu’à une certaine époque, « France 2 a été dans la course à l’audience de TF1 et s’est mise à lui ressembler : les animateurs-producteurs sont arrivés, les émissions sont devenues extrêmement semblables ». C’est pour cette raison selon elle que les élus se sont peu à peu désengagés de l’audiovisuel public, refusant notamment d’aborder l’épineuse question de la redevance. Guy Seligman pense que l’identité de France 2 s’est vraiment créée lorsque la pression publicitaire est devenue moins forte, à savoir quand Lionel Jospin a décidé de ramener la publicité de 12 à 8 minutes.

La suppression de la publicité : la nécessité première d’une « révolution culturelle » ? (Serge Moati)
Serge Moati monte au créneau et fait entendre sa voix : « il ne peut pas y avoir de suppression de la publicité s’il n’y a pas de révolution culturelle ». L’animateur a accueilli la proposition de Nicolas Sarkozy comme une « cure de jouvence » : « C’est par la télévision que passent la culture, la connaissance, l’information de plein de monde dans le pays. Quand on est patriote, il faut répandre au maximum ». Le problème est clair selon lui : « que veut la nation comme service public de la télévision ? ». Il fait part de sa propre expérience : « s’il n’y a pas de contrat clair, cela se finira mal comme quand j’ai quitté le service public en 1986 sous la gauche ». Guy Seligman rappelle que la SCAM avait proposé la suppression de la publicité dans le service public dès 1988, mais que cela avait été refusé, « semble t-il par Mitterrand, car il ne souhaitait pas faire de cadeaux à TF1 ». Cette initiative représenterait un changement important, ne serait-ce qu’au niveau des horaires, puisque France Télévisions pourrait commencer ses prime-time à 20h30, et obliger ainsi TF1 et M6 à supprimer leurs tunnels publicitaires à ces horaires indique t-il. Il ajoute qu’il faudra également produire 3 heures de programmes frais par jour, « majoritairement documentaires car le genre est moins cher que la fiction et plus rapide à produire ». C’est une occasion de renforcer l’audace du service public : « c’est une porte ouverte, et donc, à condition que les serrures soient financées convenablement, c’est une véritable ouverture ». Jean-Pierre Cottet désapprouve: « Pendant 10 ans où j’ai dirigé, à aucun moment la publicité n’a eu une influence sur le choix éditorial. Penser que l’absence de publicité va libérer les énergies créatives, je pense que c’est de la foutaise ! »

Un débat mouvement qui a été l’occasion de montrer au grand jour les différentes conceptions du service public qui s’affrontent : doit-on privilégier une plus forte exposition de la culture au détriment de l’audience ? Serge Moati, toujours aussi pertinent, n’a pas manqué de mordant en rappelant que l’essentiel n’est pas la suppression de la publicité, mais le projet des chaînes de service public: une perspective peut-être trop souvent oubliées par les journalistes et dirigeants…

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