« Un service public audiovisuel fort: combien ça coûte et comment le finance-t-on ? » - Forum Télérama, 27 mars 2008

Le grand forum Télérama consacré au big bang audiovisuel s’ouvrait sur une première table ronde intitulée « Un service public audiovisuel fort: combien ça coûte et comment le finance-t-on ? ». Sorte d’échauffement avant le gros morceau de l’après-midi qui verra s’affronter Nicolas de Tavernost, Christine Albanel et Patrice Duhamel, ce débat mettait aux prises:
Damien Cuier, directeur général en charge de la gestion et des finances de France Télévisions
David Kessler, directeur de France Culture
Serge Lalou, producteur (Versailles, le rêve d’un roi, Retour en Normandie)
Philippe Bailly, directeur général de Nouveau Paysage Audiovisuel Conseil
Mathieu Mouly, analyste financier chez Natixis, spécialiste de l’audiovisuel
D’emblée, le journaliste Olivier Milhaud fixe le cadre de la réflexion: le principe de la suppression de la publicité sur le service public fait l’unanimité (plus de libertés, création de nouveaux formats, détachement de la problématique existentielle de l’audience) alors qu’à contrario, la nature du nécessaire financement de substitution suscite les débats les plus enflammés. Petit tour d’horizon d’un enjeu crucial en 1h30, montre en main.
La situation financière de France Télévisions
Pour contextualiser le propos, Damien Cuier est invité à faire le point sur le budget de France Télévisions et son financement. Sur 2,8 milliards d’euros de budget annuel, la redevance pèse pour 2 milliards quand la publicité fournit une manne de 800 millions d’euros. En l’état actuel dumarché publicitaire, la suppression de la publicité se traduirait par un besoin de financement équivalent. Cependant, il ajoute que rien n’est arrêté quand aux modalités de cette suppression: totale, progressive (comme le propose Philippe Bailly), partielle (conservation des parrainages, de la publicité régionale), après 20h ? Dans ce dernier cas de figure, sérieusement envisagé par la Commission pour une nouvelle télévision publique présidée par Jean-François Copé, Damien Cuier évalue un besoin de financement à hauteur de 200 millions d’euros. Concernant la « rallonge » de 150 millions d’euros préconisée par la Commission au titre des dommages relatifs à l’effet d’annonce, il se montre satisfait mais refuse d’en dire plus quand aux modalités de versement (Mme Albanel les précisera lors de la troisième table ronde).
Le sous-financement chronique de l’audiovisuel publique en France
Mais très vite, la discussion dépasse le simple cadre de France Télévisions. En effet, pour d’autres intervenants tel David Kessler, ce projet de suppression de la publicité est avant tout une occasion formidable de mettre fin au sous-financement chronique dont souffre l’audiovisuel . Pour lui, cela est du à deux problèmes majeures: d’abord au fait que la redevance n’est pas indexée sur l’inflation et ensuite au fait que le marché publicitaire est très réglementé (durée, nombre de coupure). Cette réglementation n’a pas posé de difficultés tant que la rareté des écrans disponibles la compensait. Mais avec l’arrivée de la TNT, cette rareté a volé en éclat. Sur ces points, il est rejoint par Philippe Bailly, qui regrette d’une part, le fait que la Commission Copé ne soit compétente qu’en ce qui concerne l’audiovisuel publique et d’autre part, que l’investissement supplémentaire induis par l’arrivée de la TNT n’est pas été compensé par une augmentation de la redevance.
Confronté quotidiennement de part sa profession à ce problème de sous financement, le producteur Serge Lalou témoigne: le secteur manque cruellement de dynamismes et l’essentiel des risques reposent sur les épaules du producteur. A titre d’exemple, la faiblesse de la participation de France Télévisions (1,3 sur 2,6 millions d’euros) à la production du film Versailles, le rêve d’un roi a obligé notre intervenant à trouver 1,3 millions d’euros de financement complémentaire. Soit 5 ans de travail acharné. Pour appuyer son argumentation, il explique que sa maison de production, Les films d’ici, pourtant reconnue et appréciée, n’est jamais parvenue à équilibrer ses comptes. Évidemment une tel situation n’encourage pas la création et l’innovation puisqu’il y a une absence de fonds propres. Pour enfoncer le clou, le journaliste donne la parole à Mathieu Mouly, qui explique que la valeur des grandes chaînes généralistes diminuent: les charges croissent quand le chiffre d’affaires stagne. Dès lors, il bat en brèche l’idée selon laquelle l’annonce de Nicolas Sarkozy est un cadeau fait aux chaînes commerciales. Au contraire, l’inflation tarifaire des écrans de publicité due à leur raréfaction oblige et obligera les annonceurs à chercher d’autres supports. En un mot, l’annonce présidentielle n’est qu’une « grosse pilule contre la faim » au sens où elle n’apportera aucun bénéfice durable et viable aux chaînes commerciales.
Les différentes modalités de financement de substitution
A partir de là, le modèle de substitution qui va nécessairement se mettre en place ne doit pas être une simple compensation euro par euro. Tous les intervenants insistent sur la nécessité de créer une nouvelle recette dynamique, susceptible de faire rentrer plus d’argent dans les caisses que la publicité. Sur les propositions avancés par Nicolas Sarkozy, à savoir la taxation des écrans publicitaires sur les autres chaînes ou celles des télécoms, Philippe Bailly se montrent en revanche sceptique. Il souligne la morosité du marché publicitaire et considère que si les télécoms doivent être associés à l’audiovisuel, c’est sous la forme de participations à la production – puisqu’ils diffusent ces contenus sur leurs différents supports- . On en vient donc logiquement à la question – à haute sensibilité politique – de la redevance. Sur ce point, si tous le monde réclame une augmentation, le plus précis est Philippe Bailly qui propose une mesure concrète à savoir revenir sur l’exemption des résidences secondaires. Une mesure qui aurait le mérite de ne pas s’appliquer aux contribuables « les plus en difficultés » et de dégager une recette de 350 millions d’euros. Concernant cet impôt, Serge Lalou met en avant la nécessité de débarrasser les téléspectateurs de la méfiance vis à vis du service public, considérée comme très liée au pouvoir. Pour ce faire, il propose une gestion de la redevance à l’allemande, avec un organisme parlementaire chargé d’en fixer le montant et les objectifs. Bref, on l’aura compris, la question de la redevance est bel et bien le nerf de la guerre.
La discussion se poursuit ensuite avec les interventions du public, essentiellement composé de professionnels du milieu (producteur, monteur, journaliste, annonceur etc ..). Le débat est vif, engagé, ce qui nous change, il faut bien le reconnaître, de ceux auxquels nous avons l’habitude d’assister dans ce genre de conférence. Mais il est déjà l’heure de passer à la suite et à la deuxième table ronde consacrée à la nature des programmes.


