10 juin 2008. Nous avons rendez-vous au siège de Rue89 pour rencontrer Augustin Scalbert, spécialiste médias du site et, en outre, chroniqueur pour J’ai mes sources, l’émission de Colombe Schneck sur France Inter. Arrivés sur place, nous découvrons une salle de rédaction affairée – “je prépare un papier sur la fabrication des blagues carambars” annonce une journaliste – où les mugs Rue89 disputent aux ordinateurs portables la parcelle de bureau épargnée par les piles de livres qui s’élèvent ici et là. Quelques peu intimidés, nous patientons quelques minutes au beau milieu de la salle ce qui nous permet d’apprécier l’ambiance qui règne en ce lieu. Et visiblement, il fait bon travailler au sein de la petite équipe de journalistes qui, depuis le 6 mai 2007, effectue les premiers pas d’un journalisme différent, basé à la fois sur le concept de l’info à 3 voix (journalistes, experts, internautes) et sur la culture “internet” (blog, vidéos, images, flux continue). Pionnier français en la matière, Rue89 est aujourd’hui, du haut de son million de visiteurs uniques par mois, une référence dans le paysage journalistique français. Rencontre donc avec un journaliste moderne et innovant
L’exception médiatique française
Augustin Scalbert dresse un constat sans appel sur les médias français : « le paysage est dominé par des groupes qui ne sont pas spécialisés dans les médias ». Il nous cite ainsi pèle-mêle le cas de LVHM, Lagardère, Bouygues, Bolloré, Suez… « Tous ces patrons de groupes industriels sont des proches du Président de la République actuel », affirmant que cette intrication entre des intérêts industriels et intérêts politiques est unique en Europe, hormis en Italie. Seul le Canard Enchaîné reste selon lui « indépendant de toute influence ». Le journaliste, abordant le cas allemand, insiste sur le fait qu’en cas de procès contre un journal outre-rhin, le directeur de la rédaction comparaît alors qu’en France, le directeur de la publication est mis en cause: dans notre pays, ce ne sont pas les journalistes qui assurent eux-même la « prise de risque éditoriale », ce qui peut réduire leur marge de manoeuvre.
« Rue 89, c’est l’information à 3 voix, journalistes, experts, internautes »
Internet a très récemment bouleversé le paysage médiatique français selon Augustin Scalbert, faisant référence à Mediapart, Bakchich, Le Post ou Rue 89, « qui a été le premier » nous signale t-il, mettant en avant le côté participatif du site. « Contrairement aux déclinaisons de médias traditionnels sur le web, les internautes ne se contentent pas de commenter les articles », une avancée qui permet au journaliste de mieux prendre en compte les réactions des lecteurs, qui « peuvent aussi apporter de nouvelles perspectives, corriger des erreurs parfois ». En réponse à la critique de Guy Birenbaum, qui affirmait dans l’entretien qu’il nous avait accordé en décembre dernier que “Rue 89, c’est Libération sur le Net, ce n’est pas la révolution“, Augustin Scalbert estime que « l’interaction entre la rédaction et le public est bien moins importante dans Libération que sur Rue 89 ». S’il est vrai que la fondation du site a été assurée par 4 anciens journalistes du quotidien de gauche et que l’image de Rue 89 « est celle d’un site de gauche », il rappelle que la rédaction est aujourd’hui composées de personnes venant d’horizons très divers: RFI, Le Figaro, France 3, RTL, La Croix… ou comme lui, l’Est Républicain.
Gratuit ou payant ?
Interrogé sur le choix de la gratuité pour Rue 89, Augustin Scalbert tient à préciser qu’à terme, le site devrait vivre à 60% de revenus publicitaires et à 40% de la création de sites internet participatifs comme Bibliobs. Le modèle payant a été écarté afin de s’adapter aux nouveaux modes de consommation de l’information sur Internet. Revenant sur les critiques de certains, qui estiment que l’indépendance ne peut être garantie s’il existe une dépendance envers les revenus publicitaires, le journaliste nous conte une anecdote. Au moment du rachat des Echos par Bernard Arnault, propriétaire de LVHM dont Dior est une filiale, il avait réalisé une enquête après que ce dernier ait déclaré au micro de Jean-Michel Apathie que les journalistes de la Tribune n’avait jamais subi de pressions. Il a ainsi relevé les censures et auto-censures auxquelles les journalistes du quotidien avaient dû faire face. Cet article a été publié, alors qu’une publicité pour Dior était prévue, ce dont Augustin Scalbert n’a eu connaissance qu’après la mise en ligne, empêchant ainsi toute interférence avec son travail. Fort de cette expérience, il affirme ainsi qu’à Rue 89, il n’y a pas « de pressions des annonceurs », et s’avoue convaincu « que les dirigeants du site sauront y résister » si elles surviennent un jour. Lorsqu’on met en avant le modèle payant choisi par Arrêt sur Images et Mediapart, notre interlocuteur maintient sa position : « Arrêt sur Images est une marque qui existe depuis plus de 15 ans », basée sur un créneau précis qui lui offre donc un statut particulier. Concernant Mediapart, Augustin Scalbert considère paradoxal de vouloir faire de l’investigation et donc de sortir des scoops alors même que les scoops sont associés à une diffusion virale, ce qui entre en contradiction avec le payement d’un abonnement. Il reste donc sceptique face à ce modèle économique, même s’il se réjouit de ces initiatives qui confortent l’information sur le web.
« La plupart des gaffes sont venues de médias traditionnels »
Interrogé sur la tribune de Franck Louvrier, conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, dans Libération, où ce dernier dénonçait les dangers de l’information sur Internet, Augustin Scalbert fait feu de tout bois: « Franck Louvrier ne faisait que reprendre une critique partagée par beaucoup de gens, en particulier Jean-Pierre El Kabbach, dont on a vu qu’il avait il y a quelques mois annoncé la création d’un comité d’éthique pour lutter contre ce côté rumeur d’Internet ». « On a vu ce qui est advenu après avec la mort de Pascal Sevran » remarque-t-il d’un air amusé. Pour lui, l’argumentation de Franck Louvrier est complètement décrédibilisée par le fait que la majorité des gaffes et fausses informations de ces derniers temps ont été diffusées par les médias traditionnels (la mort de Pascal Sevran annoncée prématurément, le confidentiel du Nouvel Observateur affirmant que Sarkozy avait insulté les défenseurs des droits de l’homme et le Figaro qui avait relaté la soi-disante humiliation de Ségolène Royal devant le cercle des économistes). Certes, il y a la fameuse affaire du SMS publié sur le site du Nouvel Observateur. Mais sur ce point, Augustin Scalbert note que l’auteur de cette brève non vérifiée n’est autre qu’Airy Routier, rédacteur en chef … du Nouvel Observateur papier. Les accusations du conseiller de Nicolas Sarkozy ne sont donc pas du tout pertinentes: les sites d’information tenus par des journalistes professionnels se montrent – pour l’instant – plus sérieux que leurs confrères traditionnels.
« Le principal enjeu législatif concernant les journalistes, c’est le secret des sources »
Sur ce sujet brulant – la loi qui, après avoir été adoptée par l’Assemblée Nationale le 15 mai dernier, a finalement été reportée à la rentrée suite aux nombreuses protestations de la profession – le journaliste de Rue89 rappelle quelques fondamentaux. Si cette loi est fortement critiquée dans la profession, c’est d’abord parce que, pour l’instant, elle n’accorde aucune protection à la source elle-même. Pire, la protection concernant les journalistes est clairement insuffisante puisque parallèlement, des exceptions sont prévues. Ces dernières étant floues, le risque de dérive dans l’application de cette loi est bien réel.
« Je pense que Nicolas Sarkozy n’aime les journalistes que quand ils vont dans le sens de ses intérêts. »
Lorsqu’on l’interroge sur les rapports qu’entretient le nouveau locataire de l’Elysée avec la profession journalistique, Augustin Scalbert affirme que c’est un rapport compliqué, qui s’apparente à « un rapport de séduction-sanction ». Sanction lorsqu’il mouche « méchamment » Laurent Joffrin lors de sa conférence de presse du 8 janvier dernier, séduction lorsque le reste de l’assistance éclate – de manière consternante selon notre interlocuteur – de rire à cet instant. En outre, la vision de l’information journalistique développée par Nicolas Sarkozy n’est pas saine car ce dernier privilégie le côté canal de diffusion de la bonne parole présidentielle au détriment de la nécessité démocratique d’une information juste et équilibrée. Pour lui, les journalistes sont « des communicants à même de relayer le plus abondamment possible et de la manière la plus positive qui soit son action ». Tout cela est d’autant plus facile du fait « des liens très privilégiés » qu’il a tissé avec la plupart des grands patrons du monde médiatique: Martin Bouygues, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère et, à un degré moindre, Serge Dassault.
Une reprise en main des médias ?
Ceci étant, le journaliste n’est pas un partisan de la thèse de la reprise en main du pouvoir politique sur les médias français. Pour lui, ni la commission Copé – « il est mieux que cela soit une commission parlementaire qu’une cellule de l’Elysée » -, ni les futurs états généraux de la presse ne sont pour lui des moyens d’une telle reprise. Concernant les états généraux, une telle tentative ne pourrait avoir lieu: « ça ne passerait pas ». En outre, si une telle intrusion est possible, ce n’est pas de la faute du nouvel exécutif mais bel et bien celle des professionnels: « journalistes et éditeurs ne sont pas capable de s’unir pour réfléchir aux problèmes des médias ». De même, l’esprit de cours dont ils font preuve – sur ce point, il rejoint Dominique de Villepin – n’est pas le fait du président … Enfin, sur le sujet des relations entre journaliste et politique, symbolisées ces derniers temps par le passage de certains de ses confrères de l’autre côté (Catherine Pégard, du Point à l’Elysée, Myriam Lévy, du Figaro à Matignon, et Murielle Gremillet, de Libération au cabinet d’Arnaud Montebourg), il remarque d’une part que ce n’est pas nouveau – cela se faisait déjà sous François Mitterrand – et que d’autre part, ce sont des « décisions individuelles qui n’ont lésé personne». Cependant, il ajoute à titre personnel que s’il a décidé d’être journaliste « c’est parce que je crois à ce métier et il ne me paraît pas compatible avec un rôle de conseiller politique ».
Le verbatim de cet entretien est à découvrir demain, même heure, même lieu.



