Rencontre avec… Fabrice Pozzoli-Montenay, secrétaire de l’AJE (l’intégrale)

Rencontre avec... Fabrice Pozzoli-Montenay

Off the Records: Pouvez-vous nous dresser un rapide panorama de la situation des medias en France ?
Fabrice Pozzoli-Montenay: Un rapide panorama… je vais me limiter aux domaines que je connais, c’est-à-dire la presse écrite, je connais moins bien la radio et la télévision pas du tout. Il y a une chose qui me frappe en France, et qui est caractéristique pour moi de la situation, c’est le côté « mille-feuille » c’est-à-dire que l’on a dans la presse écrite, un titre par sujet, par centre d’intérêt de l’individu. C’est un phénomène vraiment très typique de la France. Il peut y avoir un journal sur les chiens, les grand chiens, les petits chiens, la voile … La presse magazine est d’une richesse extraordinaire et la presse d’information généraliste d’une pauvreté extraordinaire. C’est très curieux, c’est ce que j’appelle le mille-feuille: il y a des couches d’informations et les gens sont segmentés par intérêt, loisir, secteur, âge, CSP et à chaque fois avec un titre correspondant. La presse d’information généraliste est censée toucher tous ces gens mais il y a une sorte de saupoudrage qui fait qu’elle ne les touche jamais. Pour eux, elle est généralement pauvre en information par rapport à des titres spécialisés, qui ont une vraie valeur ajoutée et qui sont souvent pointus dans leur domaine. La presse d’information a une énorme faiblesse: manque de crédibilité, manque de professionnalisme et manque de moyens dont les deux premiers découlent, ajoutés à une faiblesse structurelle importante. La même logique se retrouve sur Internet: site d’information spécialisée, blog spécialisé, et agrégateurs qui reprennent tout sans aucune analyse. C’est très typique de la France, où la presse d’information générale ne tient pas la route face à la presse spécialisée.

OtR: En comparaison, que pensez-vous de la situation à l’étranger ?
FPM: Dans des pays proches et comparables, Royaume-Uni, Espagne, Allemagne et Italie, on dispose d’une offre de presse quotidienne et générale de meilleure qualité qu’en France. De plus, si l’on prend le cas britannique, la presse anglaise ne dépend pas des aides de l’Etat pour survivre. En France, il est surprenant de voir que l’Etat peut décider d’allouer des aides à la presse, de manière discriminatoire et au bon vouloir des dirigeants. Derrière, il y a une volonté, plutôt saine, de préserver une pluralité de la presse. C’est ce qui permet à la presse communiste d’exister depuis plus de 50 ans. En même temps, l’Etat peut par exemple soulager la pression fiscale sur les entreprises de presse, les aider par le biais d’aides indirectes… C’est très curieux, très étrange. Quand les américains viennent à Paris, ils trouvent cela extrêmement bizarre et je ne suis pas sûr que cela soit sain même pour l’offre de presse d’information généraliste. Je ne suis pourtant pas un libéral dans l’âme mais je ne pense pas que ce soit le rôle de l’Etat de soutenir des organes de presse privés d’information politique.

OtR: Quand vous comparez la qualité de la presse française avec un pays comme l’Allemagne, nous n’avons pas, en France, de tabloïds comme le Bild, premier quotidien outre-rhin.
FPM: Le Bild ne me choque pas, c’est de la grande presse populaire et ce n’est pas plus mauvais que Gala par exemple. Ils font de la vrai information, même si c’est de la presse à scandale, dont on se moque en parlant de presse de caniveau. Je connais quelques journalistes dans ce milieu et ils ne publient rien sans être sûrs à 100%. Ce sont des semaines d’enquête, ils travaillent comme des fous et avant de sortir un truc sensationnel, qui va vraiment pourrir la vie de quelqu’un, ils ont travaillé en amont de façon extrêmement professionnelle. Alors on aime ou on aime pas, cela dit c’est une presse qui fonctionne, qui a ses lecteurs, donc moi cela ne me choque pas à la limite. A partir du moment où ils respectent les règles du jeu c’est-à-dire qu’ils publient une information juste, vérifiée et qui trouve un lectorat, c’est aussi le travail de la presse. Nous avons eu ce type de presse là en France pendant très longtemps: France Soir était un peu sur ce modèle là. Il y avait des attaques sur les hommes politiques extrêmement violentes et dans les années 50, la presse d’opinion était extrêmement dure et usait d’attaques personnelles. Maintenant, nous sommes arrivés à une presse qui est anesthésiée par rapport à tout cela et qui n’ose plus, par le biais de connivences et d’échanges d’informations, faire ce gens de chose. Donc Bild et la presse de caniveau britannique cela ne me choque pas du tout. A côté de cela, vous avez des journaux de qualité, donc il y a de la place pour tout cela et je pense que c’est faire injure aux allemands de ne retenir de la presse allemande que le Bild. Franchement, en presse people française, nous n’avons pas de quoi être fier.

OtR: Les diffusions ne sont pas comparables…
FPM: Cela dépend lesquelles. D’abord ce sont des hebdomadaires donc ce n’est pas le même tirage. Mais Prisma Presse se porte bien, je n’ai pas les chiffres en tête, mais ce sont des ventes massives.

OtR: L’Association des journalistes européens: quel poids, quels buts, quelle représentativité, quels effectifs ?
FPM: C’est une association ancienne, créée en 1961, à un moment où la construction européenne n’était pas une chose acquise. Aujourd’hui, elle est présente dans une vingtaine de pays, européens au sens du conseil de l’Europe (Russie, Caucase, Turquie), avec des activités extrêmement diverses. Il y a des sections très actives: Royaume-Uni, Italie, France et Russie. Ensuite, en fonction de la personnalité des dirigeants de chaque pays, il y a des cycles en terme de visibilité médiatique, de visibilité associative et corporatiste. En France, dans les années 90, il y avait Jean-Pierre Gouzy, qui a été président de la maison de l’Europe jusqu’à récemment. C’était devenu une espèce de club des correspondants de Bruxelles, à la moyenne d’âge élevée, qui ne cherchait pas à s’élargir au delà et qui se servait de l’association pour se retrouver entre eux dans un local agréable. Cela a changé, depuis les élargissements du début des années 2000, depuis le référendum, des thématiques fortes sur l’Europe sont réapparues, il y a eu un élargissement des cadres assez rapidement par le biais de la nouvelle direction en France, Régis Verley et Stephen Bunard. Je suis arrivé après, plutôt vers 2005-2006. Il y a eu une augmentation des activités: le prix Louise Weiss, les cafés européens, la tentative de lancer un journal écrit européen qui n’a malheureusement pas fonctionné, la multiplication des partenariats avec des écoles de journalisme. En France, on retrouve une certaine visibilité qu’on avait perdu à la fin des années 1990: notre fichier d’adresse est relativement vaste. En terme de gens actifs dans l’association, difficile de le déterminer exactement parce qu’il y a des gens qui ont une certaine visibilité comme José-Manuel Lamarque, Véronique Auger et Jean Quatremer, mais qui ne consacrent pas obligatoirement énormément de temps à l’association. En résumé, nous sommes un petit groupe de 5 à assurer l’intendance, avec autour une soixantaine de personne et un fichier de 600 personnes: à la fois des correspondants étrangers en France, des journalistes français, des gens travaillant dans la communication et qui s’intéressent à l’Europe.

OtR: Votre association est donc essentiellement consacrée à l’Union Européenne…
FPM: La raison d’être de l’AJE est de sensibiliser les journalistes aux questions européennes. Ce n’est pas simplement de parler d’Europe, mais de parler d’Europe à des journalistes ou à des étudiants en journalisme, en essayant de fournir des invités, des pistes de réflexion, des clés de décryptage sur certaines thématiques à des gens qui écrivent sur l’Europe. Au-delà du cercle des grands spécialistes, il y a en France énormément de gens qui, dans leur activité professionnelle de journaliste, doivent traiter de questions européennes, par exemple dans le domaine de l’environnement, de l’énergie, du social, de la défense – l’Europe touche énormément de domaines maintenant- et qui n’ont pas obligatoirement les outils pour aborder ces questions. Nous essayons de montrer à ces gens là qu’il y a un aspect européen, important à retranscrire pour que le public français comprenne. En France, nous sommes dans une situation ou le public ne voit pas le fonctionnement européen et son rapport avec les institutions françaises: le cas de la pêche est assez typique. Nous avons vu les pécheurs français bloquer des ports, faire des grèves afin de protester contre les quotas de pêche. Il me semble étrange que quand un journaliste traite de ces informations, il ne mette pas en regard le fait que selon la plupart des études fournies au pouvoir politique, il y a une nécessité absolue à diminuer l’exploitation de la ressource, faute de quoi il n’y aura plus de poissons dans vingt ans. Je ne vois pas comment on peut faire un vrai travail d’information équilibré si l’on ne mentionne pas ces éléments: il est très aisé de taper sur la commission, les quotas si l’on n’explique pas ce problème de ressources naturelles. C’est valable dans tous les domaines: l’emploi, la santé, le social, les OGM, l’industrie, les produits chimiques etc… Or, la plupart du temps, les journalistes français n’ont pas le réflexe intellectuel d’aller regarder vers l’Europe.

OtR: Par exemple, il n’y pas de correspondant de TF1 à Bruxelles
FPM: Certains représentent le degré zéro du journalisme en la matière.

OtR: Quelles sont vos relations avec les institutions européennes ?
FPM: Nous avons des relations avec le Parlement, la Commission, le ministère des affaires étrangères et le secrétariat d’Etat aux affaires européennes. Par exemple, le secrétariat d’État nous aide dans l’organisation du prix Louise Weiss, dont il a été l’initiateur avec nous il y a quatre ou cinq ans. Bien sur, lorsqu’il y a des changements, il faut remettre la machine en route. Ainsi, le secrétariat nous avait dans un premier temps coupé les vivres pour le prix Louise Weiss, bonne nouvelle, ils viennent de les rétablir.

OtR: Que pensez-vous de l’action d’RSF en faveur du journalisme ?
FPM: RSF était en général notre partenaire sur l’organisation de la journée internationale de la liberté de la Presse. Cette année était un peu particulière, parce que pour la première fois, nous avons lancé ce rapport (Goodbye to Media Freedom) qui a été un effort de toutes les sections. Nous avons voulu que des journalistes qui travaillent dans leurs pays nous présentent les problèmes auxquels ils sont confrontés et leur difficulté quotidienne dans leur travail. La volonté de l’auteur de ce rapport, William Horsley, était de ne pas se limiter aux agressions physiques. RSF a également publié son rapport et il n’est pas difficile de se rendre compte que nous n’avons pas la même démarche. Le rapport de RSF fait quatorze pages, le notre, si l’on compte les mises à jour de février en fait plus de cent. Le rapport de RSF, que j’estime dans sa façon de faire, se focalise essentiellement sur les menaces physiques à l’encontre des journalistes. Je trouve cela tout à fait légitime mais je crois qu’actuellement, dans l’UE, ce n’est pas le problème majeur du journalisme: je ne crois pas qu’en France, le problème majeur du journalisme soit les agressions des journalistes en banlieues. Il y a des choses beaucoup plus graves à traiter en France, il est regrettable que des journalistes se fassent agresser en banlieues – à ce propos, je pense que ce sont les risques du métier – mais la menace sur la liberté de la presse en France n’est pas dans les banlieues actuellement. Il est dans la qualité de la publication éditoriale et sur l’absence d’indépendance de plus en plus forte des médias français. Je crois que sur ce point, le rapport de l’AJE fait un travail important en mettant en avant ce recul de la liberté de la presse en Europe, alors que l’UE a fondé ces valeurs sur la liberté de la presse, la liberté d’opinion, la liberté des citoyens. L’UE, est, j’en suis intiment convaincu, plus qu’un simple espace économique, c’est aussi un espace culturel et un espace de liberté, absolument unique au monde à l’heure actuelle. Si les pays d’Europe centrale l’ont rejoint en 2004, c’est parce que c’était pour eux, un espace de liberté et de démocratie. Il faut que cela le reste.

OtR: Certes le rapport de RSF ne se focalise pas forcément sur les éléments les plus importants, mais on peut penser que son impact sera plus important que le votre.
FPM: RSF a une histoire, cela fait plus de vingt ans qu’ils font cela. Nous, c’est le premier qu’on publie, je ne vais pas nous mesurer à RSF: ils ont des permanents, nous pas, ils ont des bureaux, nous pas, ils ont une communication parfaitement rodée et des relais dans toutes les rédactions… C’est normal vu le travail qu’ils font depuis des années donc il n’y a pas de concurrence entre nous, simplement nous avons des démarches différentes à l’heure actuelle.

OtR: Robert Ménard justifiait sa démarche par le fait qu’il avait besoin de relais dans les médias français. Qu’en pensez vous, est-ce recevable pour vous ou est-ce que vous condamnez ?
FPM: Je ne vais pas le juger la-dessus, c’est son choix. Il traite de la liberté de la presse et il met le doigt sur des choses importantes à travers le monde et il n’y a pas beaucoup d’organismes équivalents. Si RSF est aussi important, c’est parce que c’est un des rares organes associatifs qui mènent ce travail de fond depuis des années. Il y a des organismes comme Human Rights Watch mais sur la question spécifique de la presse, ils sont de très loin les premiers. Maintenant ils ont fait le choix de pas traiter en priorité la France et l’Europe, c’est leur démarche. Ceci dit, je pense que si notre rapport est bien accueilli, c’est parce qu’il répond à un manque, à une demande du public, qui sent qu’il y a des choses qui ne vont pas et qui est content de trouver des informations concrètes dans ce rapport, et pas seulement en France.

OtR: Que dit votre rapport à propos de la France ?
FPM: Il a été rédigé par Régis Verley, le président de l’AJE, et revient sur les principaux problèmes de la presse française. Notamment le fait qu’elle se caractérise par une dépendance très forte vis-à-vis de groupes industriels qui ont des intérêts économiques comme la défense, le bâtiment et la télévision: Bolloré, Lagardère, Bouygues. Il signale donc cette situation assez unique de la France, rappelle les différents incidents qui ont émaillé la campagne présidentielle et revient sur l’affaire Dasquié. Toutes ces choses qu’en France nous avons un peu tendance à passer par pertes et profits en disant qu’il y a des soucis mais que finalement ce n’est pas si grave. Nous voyons également qu’en France, de façon de plus en plus forte ces dernières années, le pouvoir publique veut remettre la main sur les médias: la démarche actuelle qui concerne Radio France, France 24, RFI, TV5 et ce qu’on appelle donc maintenant France Monde, c’est quelque chose d’impressionnant car cela concerne des centaines de journalistes. J’ai du mal à penser qu’il n’y a pas derrière une volonté de reprendre le contrôle de rédactions peut-être un peu trop indépendantes ou pas assez dépendantes. Je ne vois pas l’intérêt de créer une sorte d’ORTF bis aujourd’hui.

OtR: En parlant de France Monde, que vous inspire la nomination de Christine Ockrent ?
FPM: Christine Ockrent, d’un côté, c’est une journaliste qui connaît bien les affaires européennes, son métier et qui a fait un travail important. Elle n’a pas toujours montré le bon exemple mais elle est totalement typique des journalistes français. C’est une professionnelle, elle est nommée à France 24. Qu’elle soit mariée avec Kouchner, je m’en fiche éperdument. Je préfère que cela soit elle plutôt que quelqu’un de nommé uniquement pour des motifs politiques: c’est une professionnelle des médias et cela ne me choque pas qu’elle soit là. Même si j’aurai préféré, comme beaucoup de journalistes, qu’elle ne fasse pas ce que l’on appelle des ménages [ndlr: intervention dans des séminaires de communication] à droite à gauche, à des tarifs qui font sourire quand on connaît le salaire moyen du journaliste français actuellement.

OtR: Vous ne pensez pas qu’il existe un conflit d’intérêt, puisqu’elle est mariée à celui qui est sensé être le chef de la diplomatie française et qu’elle dirige en quelque sorte l’image de la France à l’étranger ?
FPM: Honnêtement, il n’y a qu’en France qu’on peut voir des choses pareilles, et pourtant ça marche. On se moque de Berlusconi, mais s’il avait fait la même chose en Italie, je crois que tout le monde en France aurait hurlé. En France, Mme Ockrent va diriger France 24, Bernard Kouchner est ministre des Affaires Etrangères, ils sont tous les deux dans un rôle qu’ils maîtrisent à la perfection depuis quelques années: pourquoi pas à partir du moment où ils font leur boulot correctement ? Il est clair qu’il s’agit tout de même d’une situation étrange.

OtR: Pour revenir sur le domaine législatif, seriez-vous favorable à une loi encadrant la possession des médias par des groupes industriels ?
FPM: L’AJE n’a pas de position là-dessus. Ce n’est pas un lobby, on ne fait pas pression pour un changement de loi. Simplement, et je crois parler en accord avec le secrétaire général, c’est une situation unique qu’on ne retrouve pas dans d’autres pays européens et on pense que c’est une situation qui peut être extrêmement dommageable pour l’indépendance de la presse. A titre personnel, je trouve cela anormal : je pense qu’il y a des groupes de médias extrêmement importants qui existent par ailleurs, mais en général, à l’étranger, ce sont des « pure players », c’est-à-dire des gens dont l’unique activité est la production et la vente d’informations. En France, on a des groupes qui ont des intérêts dans la défense, dans l’aéronautique, dans la construction d’autoroutes, de bâtiments… je ne suis pas sûr que cela n’induise pas une forte auto-censure dans certains médias. Dans l’idéal, tel que je vois le métier de journaliste, on ne doit pas dépendre d’autre chose que du travail que l’on fait. Le modèle qui consiste à vendre un journal et à vivre de cela me semble plus sain que de dépendre de la vente de matériel aéronautique, de contrats en Afrique ou autres, du marché du luxe en France, pour décider que le journal va faire cela ou cela. Je pense que si on fait de la presse, on fait de la presse et on le fait comme il faut. En ce moment en France, on ne fait pas bien de la presse parce qu’il y a d’autres choses qui se mélangent et qui font que le produit final n’est pas à la hauteur de ce que l’on devrait faire.

OtR: Mais quand on observe les difficultés financières de la presse en France, avec les exemples de Libération ou du Monde, est-il possible de survivre sans l’appui de ces industriels ?
FPM: La question serait plutôt : pourquoi ces groupes n’arrivent pas à survivre ? Pourquoi un journal comme Le Monde, un journal comme Libération, n’arrivent pas à atteindre l’équilibre financier ? C’est cela qui est totalement anormal. Il y a une faiblesse structurelle de la presse française : on a des coûts de fabrication, de diffusion extrêmement élevés. Si quelque chose devrait vraiment en France, c’est déjà le monopole des NMPP (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne). On est dans une situation ahurissante en France où il existe un monopole de la diffusion de la presse, les NMPP étant elles-mêmes détenues à plus de 49% par le groupe Lagardère (Hachette Fillipati Médias), qui est lui-même un producteur de journaux. Il s’agit quand même d’une situation très curieuse : ceux qui ont le monopole de la diffusion de la presse en France sont eux-mêmes éditeurs de presse ! Je ne vois cela nul par ailleurs dans le monde. En France, la presse quotidienne coûte cher. Pourquoi ? Parce que plus de 50% du prix d’un quotidien passe dans la fabrication et la diffusion. Je pense qu’il s’agit d’un frein économique majeur et c’est quelque chose qui ne pourra pas durer, sauf à voir perdurer la situation actuelle : une presse en crise permanente, sous perfusion, et qui n’arrive pas à se développer et à trouver un équilibre économique sain.

OtR: Vous parliez de « pure players », que pensez-vous du groupe d’Alain Weill, Next Radio TV ? S’agit-il d’un modèle à suivre ?
FPM: Je ne sais pas s’il agit d’un modèle, mais en tout cas c’est un groupe qui marche. C’est un groupe qui fait de la radio qui a de l’audience, qui a un public. Je suis aussi admiratif devant le groupe Skyrock et devant ce qu’a fait Pierre Bellanger. Ce sont des gens qui sont parvenus à monter des produits médiatiques qui se vendent bien, qui ont touché des vrais publics, qui ont eu une vraie réflexion sur l’attente du public. Ce ne sont pas forcément des gens qui ont des intérêts communs aux miens, ils ne s’intéressent pas par exemple aux affaires européennes, mais je trouve que ce sont de vrais entrepreneurs de presse et en cela, ils ont vraiment tout mon respect.

OtR: Quel est votre avis sur la campagne « Liberté d’informer » ?
FPM: Je soutiens la démarche d’Augustin Scalbert. Je pense qu’en France il y a un vrai problème de protection des journalistes et de leurs sources d’informations. Une loi doit être votée, qui a été repoussée normalement en juin, il faut attendre de voir ce que cela va donner. On ne sait pas trop ce que cette loi nous réserve réellement. L’accès aux archives, la protection des sources sont des conditions sine qua none pour que les journalistes puissent travailler sereinement. En France, une des grosses faiblesses de la presse d’information générale est la difficulté croissante qui existe pour mener de vraies enquêtes, pour ne pas dire l’impossibilité. Cela coûte cher, cela demande un investissement en temps considérable, le retour sur investissement est relativement faible, donc les journaux n’en font plus. Quelqu’un qui fait cela comme Denis Robert court un risque financier, personnel gigantesque.

OtR: Vous abordez le thème de l’investigation. Quel est votre sentiment sur des nouveaux médias comme Mediapart, qui prône un retour à l’investigation? Quel est votre jugement sur le travail de ce site, ou d’autres, comme Rue 89 ?
FPM: Il ne faut pas tout mélanger. Mediapart se base sur l’investigation, ce que je trouve très bien. Ils ont un modèle économique basé sur la vente du journal et je trouve que cela est tout à fait cohérent : si on fait un produit de qualité, ce produit a une valeur et on le vend. S’ils arrivent à tenir cette ligne éditoriale, ils peuvent trouver leur public et j’espère pour eux qu’ils trouveront l’équilibre financier. Bakchich, qui voulait également faire de l’investigation, s’est basé sur un modèle économique différent, gratuit. Actuellement, ils en sont à crier au secours pour que les lecteurs apportent de l’argent. Voilà les limites de l’internet : le gratuit ne génère pas assez d’argent. Rue 89 est très fréquenté, je ne pense pas qu’ils fassent beaucoup d’investigation : il y a du reportage, de l’interview, un gros travail d’appel sur des sujets qui ne sont pas obligatoirement bien traités par la presse française mais parfois, on a l’impression que le sujet est survolé et qu’on apprend plus de choses dans le commentaire que dans le papier lui-même. Ces trois exemples montrent les faiblesses de la presse écrite. Cela montre qu’il existe une attente des lecteurs qui vont sur ces sites, attente que la presse écrite n’arrive pas à satisfaire actuellement. Je ne crois pas du tout à la disparition de la presse écrite, je crois simplement que la presse française doit très fortement se remettre en question. Si elle ne fait pas un travail de remise à plat considérable, de la qualité et des conditions de son travail, on va dans le mur, même si on y est déjà depuis des années.

OtR: Vous ne pensez pas justement que ces sites représentent l’avenir ? Dans le cas du Monde par exemple, on peut remarquer que le site internet se porte très bien financièrement.
FPM: Le site internet du Monde fonctionne très bien car il ne coûte pas cher à réaliser. Il est alimenté par le travail des journalistes du Monde, par le travail des journalistes d’agence et il brasse de la publicité. Le site du Monde a donc toutes les raisons de gagner de l’argent, mais s’il n’y avait pas le journal Le Monde derrière, je ne pense pas que le site gagnerait de l’argent. L’équation économique n’est pas forcément simple. Que le journal perde de l’argent, ce n’est pas très étonnant, car il coûte cher, il a énormément de personnel, ce qui n’est pas choquant en soi : un journal comme le New York Times compte à peu près le même nombre de journalistes sauf que le New York Times vend beaucoup plus d’exemplaires et a un équilibre économique. Le problème du Monde, c’est qu’ils ont réduit la pagination : si on prend le Monde d’un côté, The Independant ou The Guardian de l’autre, on a d’un côté un journal qui fait 48-60 pages et de l’autre des journaux qui font facilement 100 pages avec un choix de lecture, une offre éditoriale gigantesque. Le Monde, par rapport au prix de vente quotidien, je comprends que les gens hésitent à l’acheter, et c’est pareil pour Libé, pour l’Humanité et d’autres journaux… Les gens en veulent pour leur argent, c’est normal. Le Monde est un journal qui coûte cher à fabriquer, il y a eu des investissements en plus en imprimerie, en mobilier dans un siège social somptueux, dans l’achat de sociétés, qui maintenant se payent. Ils ont été plus dans une logique financière que dans une logique journalistique et ça, c’est toute la période Minc qui remonte à la surface.

OtR: On entre actuellement dans la deuxième année du mandat de Nicolas Sarkozy, avez-vous constaté des changements dans les rapports avec la presse depuis son arrivée au pouvoir ?
FPM: Non, honnêtement non. Il se sert de la presse, il sait très bien s’en servir. Cela a toujours été le cas, c’est un grand professionnel de la communication et des médias. C’était déjà le cas au Ministère de l’Intérieur, je crois que c’est là qu’il a vraiment aiguisé sa communication et je crois qu’il conçoit la presse comme un relais de pouvoir dont il n’appréhende pas obligatoirement qu’elle ne soit pas à son service. C’est un politique et à la limite je comprends sa position. Ses prédécesseurs ont fait la même chose sauf que lui, comme beaucoup d’autres choses, cela se voit peut-être un peu plus. Ce n’est pas l’attitude de Nicolas Sarkozy qui me choque, c’est l’attitude des médias qui me choque. Que les médias aient accepté les règles qu’il a fixé, cela me semble très étrange. Qu’ils acceptent de reprendre des images transmises par le staff de campagne de Nicolas Sarkozy, sans même se demander un instant s’ils ne faisaient pas le jeu d’un candidat, cela me semble ahurissant.

OtR: Justement, ne pensez-vous pas que par rapport à ses prédécesseurs, il profite d’un nombre plus important de relais amicaux parmi les grands propriétaires de presse ?
FPM: François Mitterrand avait de grands amis dans la presse. Quand j’étais jeune journaliste, je voyais l’époque Mitterrand, j’ai vu l’époque Chirac, je vois maintenant l’époque Sarkozy. Je pense que Jacques Chirac est peut-être celui qui a le moins empiété sur la presse. François Mitterrand avait quand même des rapports extrêmement proches avec les médias. C’est drôle de voir quelqu’un comme Georges-Marc Benamou, qui avait fait Globe par exemple pour François Mitterrand, soutenir Nicolas Sarkozy. C’est drôle tellement c’est caricatural.

OtR: Nicolas Sarkozy n’est donc pas un plus grand danger pour les médias que ses prédécesseurs ?
FPM: Ce n’est pas une question de danger, c’est un grand professionnel qui en face trouve des amateurs, ou en tout cas des gens qui n’ont pas la même logique que lui, donc il est en position de force. Il fait bien son métier de communicant, c’est un politique et un politique, s’il peut utiliser les médias il les utilise.

OtR: C’est plutôt aux journalistes de se remettre en question ?
FPM: Si les journalistes ne sont pas capables de se défendre, si ils ne savent pas poser des limites, s’ils n’ont pas la déontologie face à cela, s’ils n’ont pas le soutien de leur rédaction, de leurs actionnaires, de leurs investisseurs… ils sont en position de faiblesse.

OtR: Pensez-vous que l’Affaire Sevran est symptomatique d’une certaine façon de faire de l’information ?
FPM: Il y a une erreur de faîte, en plus avec une justification maladroite. Vouloir impliquer toute une rédaction dans une faute personnelle, ce n’est pas une solution et ce n’est pas élégant. Je ne sais pas si cela demande qu’on démissionne tout de suite dans la foulée parce que une erreur de ce type m’arrivera peut-être aussi un jour. Pour moi, c’est plutôt de l’anecdotique.

OtR: N’est-ce pas révélateur d’un certain manque de professionnalisme que Jean-Pierre Elkabbach est le premier à dénoncer ?
FPM: Je dirais qu’il est pris à son propre piège. Il a voulu faire un comité d’éthique, il accusait Internet de tous les maux, il fait une bêtise. Honnêtement, il n’en paye pas un prix très élevé : il y a une espèce de blâme du CSA, il est soutenu par sa direction, c’est la fin de l’histoire pour lui. Maintenant, est-ce qu’il aurait dû démissionner ou pas ? Je ne suis pas sûr qu’il aurait dû démissionner, il aurait dû s’excuser. Pour moi, cela s’arrête là : je ne pense pas que les journalistes soient des gens infaillibles.

OtR: Cette course au scoop à tout prix n’est-elle pas une menace ? On avait déjà connu une situation similaire en 2004 avec l’Affaire Juppé sur France 2.
FPM: Cela arrive régulièrement, depuis toujours. Ce n’est pas une question d’Internet : des erreurs, des fausses annonces, il y en a toujours eu, que ce soit en France, aux Etats-Unis ou ailleurs. On a annoncé la mort d’hommes politiques, de vedettes par erreur. Dans ces cas-là il faut être humble, dire qu’on a fait une bêtise, qu’on est désolé et puis voilà. En revanche, vouloir accuser Internet, les nouveaux médias, c’est vouloir détourner l’information. Je crois qu’au contraire qu’Internet, sur ce type de problématique, a une telle réactivité qui corrige beaucoup plus vite qu’on ne pouvait le faire auparavant. Je pense donc qu’Internet joue un rôle de régulation de l’information extrêmement important qui, à mon avis, est fondamental dans la démocratie un peu partout. Dès qu’une bêtise est dite quelque part, on a une réaction, un point de vue différent… Il y a une réaction qu’on n’avait jamais vu dans le passé.

OtR: A contrario, ne peut-on pas considérer Internet comme une boîte à rumeurs ?
FPM: Qu’est-ce qu’on appelle l’Internet ? Est-ce que c’est les forums de discussions où les gens viennent pour se défouler ? Est-ce que c’est les sites d’information ? Il y a des sites commerçants, des sites d’information, des agences, des lobbies, de la communication, des forums… on ne peut plus parler d’Internet comme un tout. De même pour la presse, où il existe maintenant une segmentation. L’Internet est arrivé aujourd’hui, je pense, à un stade de maturité extrêmement important où on est à même d’identifier très clairement ce que l’on a en face. On arrive sur un site, on sait immédiatement si c’est un blog, un site institutionnel, un site de médias, un site participatif… Là où il y a un travail à faire, et je vois ça en tant que professionnel de l’information, il faudra encore quelques années pour que l’internaute lambda s’éduque là-dessus. La génération actuelle qui se sert d’Internet depuis maintenant plus de 10 ans a déjà ces clés. C’est peut-être la génération des 40-50 ans qui a beaucoup de mal avec cela. Parler d’Internet comme un tout, cela n’a plus aucun sens. Si quelqu’un met une fausse information sur un petit site dans un coin, tout le monde s’en fiche, c’est démenti instantanément. Ce n’est pas parce que quelqu’un va publier une bêtise sur un blog qu’il va avoir une renommée mondiale du jour au lendemain. C’est parce que l’information va être répercutée, diffusée, que ce blog aura déjà été identifié comme sérieux, comme diffusant des informations de qualité, qu’éventuellement il aura un relais dans des agrégateurs, des fils RSS, des choses comme cela. Je crois qu’il y a une auto-régulation du système qui est déjà très forte. Ce n’est pas l’espèce de jungle que les gens qui ne connaissent rien à Internet veulent dépeindre actuellement.

OtR: Le fils de Bernard Arnault vient d’être nommé au conseil de surveillance des Echos, que cela vous inspire-t-il ?
FPM: Comme le reste, il n’y a qu’en France qu’on peut voir cela. C’est tout à fait dans la logique de regroupement industriels-médias. Cela aurait été fait par Berlusconi en Italie, tout le monde aurait rigolé. Cela arrive en France, cela ne fait pas les gros titres, cela passe dans des fils spécialisés d’information et c’est cela que je trouve le plus curieux. On voit ce genre de choses et finalement, on ne réagit même plus vraiment. Les professionnels des médias ironisent, sourient, mais on n’explique pas au citoyen moyen en quoi ce type de situation est tout à fait exceptionnelle.

OtR: C’est donc un problème d’explication ?
FPM: Je crois que les patrons de presse peuvent faire cela car ils savent qu’il n’y aura pas de réaction. Si on considère que c’est scandaleux, il faut argumenter, dire que cela ne se passe pas comme cela ailleurs, expliquer aux lecteurs en quoi cela nuit à l’indépendance d’une rédaction. Il faut expliquer pourquoi ce jeune homme qui vient de la communication n’est pas un journalisme, n’a rien à faire a priori dans une entreprise de presse et que au-delà de son ascendance, il n’aurait aucune raison d’être à ce poste. On verra ce qu’il fait mais si les journalistes ne font pas ce travail d’explication à leurs lecteurs, cela restera du domaine du ricanement parisien. Je pense que quand on voit ce genre de choses, il faut que les lecteurs se rendent compte que ce type de pratiques est indigne d’un pays comme la France.

2 réponses vers «Rencontre avec… Fabrice Pozzoli-Montenay, secrétaire de l’AJE (l’intégrale)»

  1. Jérôme Schapman dit :

    Très intéressant.
    Bravo Fabrice pour cette lucidité (quand on te connait un peu, on n’est pas très surpris) et surtout cette objectivité.
    Bravo également aux interviewers :)

  2. Aurélie Besombes dit :

    Franc parler qui fait plaisir à lire….merci également aux interviewers pour la retranscription et au site pour la publication de l’article…enjoy!

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