
Mardi 6 mai, 16h00… Membres du groupe LaTéléLibre.fr sur Facebook (que nous vous invitons à joindre au passage), un message nous parvient : John-Paul Lepers est reçu le soir même au Press Club de France par David Abiker, dans le cadre d’un cycle sur l’e-journalisme. Sans l’ombre d’une hésitation, toutes affaires cessantes, nous décidons d’y assister. Arrivés sur place, qu’elle ne fut pas notre surprise de nous entendre demander par l’hôtesse : « Vous êtes de LaTéléLibre.fr ? ». Non… « Vous êtes journalistes ? ». Non plus… « Alors ? ». Juste de simples blogueurs, fidèles de la télé au point rouge. Quelques mètres plus loin, nous comprenons le pourquoi du comment de ce petit interrogatoire : la taille de la salle nous informe que nous ne serons pas plus d’une quinzaine. Le premier malaise passé, nous nous installons discrètement et un petit comité commence à se former autour de la table. Arrive alors John-Paul Lepers, suivi de David Abiker, armé de son Asus miniature. Le spectacle peut commencer…
LaTéléLibre, what is this little bébête ?
Concrètement, une équipe de 10 permanents dont 4 salariés, une nébuleuse de professionnels aguerris et d’amateurs éclairés, au minimum 1 reportage par jour accompagné d’un article, 800 vidéos à 90% originales, 80.000 à 150.000 visiteurs uniques mensuels pour « un média-laboratoire qui ne se formate par comme l’audience l’impose » et une écriture particulière. John-Paul Lepers revient sur les débuts de cette entreprise un peu folle : « Le démarrage s’est fait sans modèle économique. Si on avait du faire un business plan, on ne l’aurait pas fait ». Un pécule issu de la vente à Canal+ du documentaire « Le jour de gloire » (sur l’élection présidentielle de 2007), des locaux et du matériel gracieusement mis à disposition par Atlantis Prod, une plate-forme vidéo partenaire (Vpod) et une poignée de collaborateurs fidèles de l’ancien journaliste de la chaîne cryptée pour tout capital de départ : l’aventure peut commencer… Le pari ? « Valoriser l’image, le son, la parole des gens, la démarche du journaliste » avec une vraie réflexion sur l’écriture et la mise en image : « les caméramens, preneurs de son, monteurs sont fondateurs de LaTéléLibre, ce qui impose une exigence d’esthétisme et de contenu pour que le journaliste ne le cannibalise pas » affirme John-Paul Lepers. David Abiker rebondit sur l’existence du Festival des 4 écrans, créé par Hervé Chabalier, pour l’interroger sur la modification des contraintes d’écriture sur le net. A l’image, la liberté créée par le net se traduit par une préférence pour les plans-séquences, un journaliste face à la caméra, peu de coupures au montage et une quasi-absence de commentaires. « Une écriture pas toujours acceptée par les professionnels de télévision » selon le fondateur du site, qui explique par exemple qu’« enlever la question, c’est enlever la subjectivité et prétendre à une déclaration ». Or, « le journaliste n’est pas objectif, il doit prétendre à l’honnêteté, au pluralisme à la vérification, mais pas à l’objectivité ».
David Abiker, avide d’exemple, illustre ce propos avec un reportage choisi par John-Paul Lepers : « Welcome à Frangy », réalisé à l’occasion de la venue de Manuel Valls à la Fête de la Rose de Frangy-en-Bresse organisée par Arnaud Montebourg. L’auteur de la séquence en fait la description suivante : « c’est un reportage en temps réel sans coupe, une expérience du moment, un direct différé, le témoignage d’un moment non habillé, non manipulé, non commenté ». L’intérêt de ce travail réside également dans le fait que John-Paul Lepers cherche toujours à être là où on ne l’attend pas. A ce propos, il nous rapporte une anecdote : le discours en français de Tony Blair lors d’un congrès de l’UMP le 12 janvier dernier ne devait pas grand chose à ses capacités linguistiques, contrairement à ce que l’ancien premier ministre britannique laissait croire, mais à la présence bienvenue d’un prompteur. Un prompteur qui n’était pas visible sur un plan de face, mais que les caméras de LaTéléLibre ont repéré : « de côté, je vois autre chose, je peux montrer autre chose » nous explique John-Paul Lepers.
La Télé Libre, la différence ?
« La télévision n’est pas libre par le choix de sujets, le temps d’antenne » : tel est l’un des constats fondateurs de la web-tv. La télévision traditionnelle, pour laquelle il a longtemps travaillé, est, selon lui, « un monde dur, peuplé de gens méchants et cyniques ». Ainsi, un reportage sur Tahiti se verra probablement refusé au motif que « les noirs ça ne fait pas d’audience ». A contrario sur internet, la dictature de l’audience ne se fait plus aussi durement ressentir : « quand nous faisons un sujet sur les handicapés, je sais que ça ne marchera pas mais on peut le placer quand même » affirme John-Paul Lepers. A David Abiker qui l’interroge sur l’éventuelle existence d’une « e-ménagère », il répond qu’il n’a aucune idée du profil-type des visiteurs du site. Ceux qui collaborent, en plus de leurs travaux sur les chaînes traditionnelles, à La Télé Libre semblent y trouver des conditions de travail plus agréables : « nous avons un vrai respect des métiers », estime t-il. « Je crois que la télévision est de moins en moins libre, de plus en plus esclave de logiques économiques. Les gens qui la font sont aujourd’hui rarement des journalistes, mais viennent plutôt de chez Procter & Gamble » déclare t-il sans détour, tout en dénonçant les « relations incestueuses qui existent entre la télévision et le pouvoir en place ». John-Paul Lepers revient ainsi sur son expérience personnel, avec le documentaire Madâme, consacré au rôle politique de Bernadette Chirac, et refusé par sa chaîne Canal+. La promotion de l’ouvrage qui en a été tiré lui a montré que les radios étaient beaucoup plus libre : « je connais des mecs d’I Télé ou de LCI, qui m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas m’inviter, au motif que cela allait leur créer des ennuis » nous raconte t-il.
Quel avenir pour La Télé Libre ?
Alors que Canal+ a mis un terme à la diffusion de contenus de LaTéléLibre sur son site, supprimant ainsi une rentrée de devises bienvenue, John-Paul Lepers évoque la nécessité de réfléchir à présent à un véritable modèle économique : « Sans argent, on n’est pas libre longtemps » convient-il. D’où l’impérieuse nécessité de trouver plusieurs sources de revenus. Trois solutions sont à l’étude actuellement : la vente de créations originales comme « Le Point Rouge », le parrainage de certaines émissions, ou la mise en place d’écrans publicitaires avant et/ou après les reportages. Cette dernière option semble inévitable à moyen-terme, la diffusion des vidéos représentant un coût croissant avec le nombre de visiteurs, coût aujourd’hui assumé gracieusement par Vpod. Réagissant à des propos de David Abiker concernant Dailymotion, John-Paul Lepers explique son refus de se laisser enfermer dans le carcan imposé par l’entreprise : en effet, la diffusion de vidéos sur cette plate-forme s’accompagne obligatoire de la signature d’un contrat comportant une clause de cession des droits. Un autre mode de financement possible réside dans la création d’une « école populaire de LaTéléLibre », qui viserait à approfondir la formation de jeunes professionnels fraîchement sortis des écoles. Les frais de scolarité ainsi perçues permettraient de financer le site.
Les projets à venir…
Surfant sur les préoccupations actuelles de la majorité des Français, John-Paul Lepers envisage de mettre à profit le réseau de la Télé Libre, en lançant une grande enquête sur le pouvoir d’achat dans l’alimentaire, qu’il synthétiserait sous la forme d’un documentaire, agrégat des contenus de tous ses correspondants. Autre programme en préparation, une série sur les métiers, qu’il serait possible de vendre à une chaîne de télévision, tout en gardant la version originale sur le site internet de La Télé Libre.
Profitant de l’essor de la télévision par ADSL, John-Paul Lepers explique qu’une diffusion sur la Freebox est à l’étude, et que des tests en ce sens vont bientôt être lancés.
Après plus d’une heure, John-Paul Lepers prend congé, un nouveau Point Rouge est à tourner devant le Fouquet’s, à deux pas du Press Club. Tournage auquel nous assistons avec intérêt.
A noter que David Abiker effectue avec ce cycle une réelle promotion et une intéressant présentation du paysage de la web-information : Edwy Plenel pour Mediapart, Xavier Monnier pour Bakchich ont précédé John-Paul Lepers à cette place…



mai 16, 2008 à 4:47
Un compte rendu particulièrement fidèle. Du bon travail, merci!