Conférence : « La liberté de la presse en recul en Europe », 30 avril 2008

A trois jours de la journée mondiale de la liberté de la presse, Off the Records assistait ce matin, à l’invitation de l’Association des Journalistes Européens, à une conférence sur le thème « La liberté de la presse en recul en Europe ».
Se trouvaient ainsi réunis :
Augustin Scalbert, animateur de la campagne « Liberté d’informer » et par ailleurs journaliste médias sur France Inter et Rue 89
Stéphane Siohan, journaliste, chargé du développement au Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes International
Fabrice Pozzoli-Montenay, journaliste, secrétaire général de l’Association des Journalistes Européens
Helen Darbishire, directrice d’« Access Info », organisation non gouvernementale destinée à proumouvoir et à protéger le libre accès à l’information
La concentration des médias français
Augustin Scalbert dresse un portrait peu flatteur de la situation des médias français. Il pointe notamment le problème patent de la concentration économique, phénomène présent à tous les échelons, de la presse quotidienne régionale aux grands médias nationaux comme TF1 (Bouygues), M6 (Suez), Europe 1 (Lagardère) ou encore Le Figaro (Dassault). Une situation d’autant plus problématique qu’elle peut être assimilée à une « double peine », comme l’indique le journaliste médias : dans les autres pays occidentaux, les dirigeants des grands médias nationaux sont également proches du pouvoir politique, ce qui est une chose, mais en France, la situation est inédite puisqu’une partie du chiffre d’affaires de ces grands groupes médiatiques dépend des commandes de l’Etat.
La problématique du secret des sources
Un autre problème réside dans le secret des sources, pour lequel la France est régulièrement rappelée à l’ordre par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Le cas de Guillaume Dasquié est particulièrement instructif sur les pratiques françaises, gardé à vu dans les locaux de la DST, à laquelle il a été obligé de livrer l’une de ses sources, après avoir publié dans un article des éléments classés « confidentiel défense ». Augustin Scalbert rappelle qu’une révision de la loi est prévue, mais que celle-ci a été reportée sine die, et que le projet en question comporte des exceptions qu’il qualifie d’« inquiétantes », « lorsqu’un intérêt impérieux s’impose ».
Des archives indispensables mais inaccessibles
Enfin, un dernier problème majeur subsiste : la difficulté, que ce soit pour un journaliste ou pour un simple citoyen, d’accéder à des documents administratifs. Le journaliste de Rue 89 cite les exemples étrangers, qui montre les progrès effectués en dehors de l’hexagone : aux Etats-Unis, en 2004, le Freedom of Information Act a permis aux médias de publier des photos des cercueils des soldats rapatriés d’Irak tandis qu’au Royaume-Uni, une loi équivalente a donné la possibilité au journal The Guardian de révéler l’existence d’un centre de torture du gouvernement britannique en Allemane après la seconde guerre mondiale. En France, la culture du secret reste très présente, malgré la création en 1978 de la CADA (Commission d’Accès aux Documents Administratifs). Cet organe peut être saisie par tout citoyen qui s’est vu refusé l’accès à un document administratif. Ses avis sont néanmoins consultatifs et n’obligent en rien l’administration concernée à s’y conformer. Augustin Scalbert fait même remarquer avec ironie que souvent des journalistes français, enquêtant sur la France, obtiennent parfois davantage d’informations aux Etats-Unis où les archives sont plus accessibles.
Une France à contre-courant
Helen Darbishire considère que ce droit d’accès à l’information est essentiel pour les médias, afin qu’ils puissent jouer le rôle de « chiens de garde » de la société. La directrice d’Access Info se dit « choquée », à la lecture du rapport « Goodbye to media freedom ? », par les pressions exercées sur des journalistes, quelquefois poursuivis même si les informations « confidentielles » qu’ils ont dévoilé avaient valeur publique. Elle considère que la classification est parfois abusée pour masquer des actes de corruption, et pense que le rôle des journalistes est de dévoiler cela. Toutefois, elle insiste sur le fait que ce droit est fondamental mais pas absolu, et que des exceptions doivent exister dans le cas d’informations touchant de près à la sûreté de l’Etat. Elle note les progrès à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne : quand en France le Sénat tente de prolonger les délais de classification, la Chambre des Lords, son équivalent britannique, propose de les réduire. Dans notre pays, les journalistes ne sont pas, selon elle, habitués à saisir la CADA, qui de plus manque de moyens.
Adieu à la liberté des médias ?
Fabrice Pozzoli-Montenay nous a ensuite présenté le rapport « Goodbye to media freedom ? ». Il est le fruit de plus d’un an de travail, coordonnée par le secrétaire de la section britannique de l’Association des Journalistes Européens, William Horsley. Il consiste en une synthèse des différents ressentis de journalistes présents sur le terrain, dans les 22 pays où l’organisation dispose d’une section nationale. La liberté de la presse en Europe occidentale, est selon lui considérée comme un acquis. Le rapport montre cependant que cet acquis est progressivement remis en question, alors qu’au même moment certains pays d’Europe centrale ont fait des progrès substantiels, notamment les nouveaux entrants de l’UE, pour lesquels la liberté de la presse était une condition à leur adhésion. Les cas de l’Italie et de la France sont particulièrement emblématiques, le travail des journalistes y est notamment soumis à une forme d’autocensure, ceux-ci craignant de fâcher les régies publicitaires, leur direction ou les actionnaires.
Quelle crédibilité pour le journalisme ?
On assiste dans le même temps une désolidarisation de la profession : les rédactions ne soutiennent plus leurs journalistes lorsque leur travail est sujet à polémique. La liberté de la presse devient de plus en plus délicate à défendre, puisqu’on y oppose la mauvaise qualité journalistique. Il est indispensable selon Fabrice Pozzoli-Montenay de revenir aux « règles d’or » du journalisme : assumer son travail, et ne pas se replier derrière le bouc émissaire Internet. Interrogé sur ce qu’on appelle maintenant l’« Affaire Sevran », Augustin Scalbert estime qu’elle correspond à un nouveau coup porté à la crédibilité de la profession. Il rappelle le cas du SMS du Nouvel Observateur, autre exemple des emballements médiatiques amplifiés par le net. Il considère néanmoins que ces affaires ne sont symptomatiques des pratiques journalistiques, l’apparition de médias sur lesquels les internautes commentent ont amené les journalistes dans leur ensemble à être plus sensibles au contrôle du public selon lui.
La nécessité d’intérioriser la liberté
Pour Stéphane Siohan, la solution passe avant tout par l’enseignement de la pratique journalistique, que ce soit dans les pays occidentaux ou ailleurs. Le problème, selon lui, réside dans le fait que la liberté de la presse n’est pas intériorisée par les journalistes. Il cite le cas des étudiants russes dont il a eu la charge, qui pensent bénéficier de libertés mais n’en font guère usage. Il est nécessaire de son point de vue de revenir sur les fondamentaux de l’information, avec un apprentissage décloisonné, tourné vers la pratique et assuré par des professionnels. En un mot, il récuse le journalisme universitaire… Ainsi, il n’y a aucun professeur titulaire au CFPJI.
Si cela était encore nécessaire, cette conférence et ce rapport nous rappelle la fragilité de ce que nous considérons à priori comme acquis : la liberté de l’information.
Nos articles sur le sujet :
Protection des sources: un geste fort du gouvernement ?
Protection des sources : un progrès ? oui, mais…
Accès aux archives: Liberté d’informer dénonce
Signer la pétition « Liberté d’informer »
Consulter le rapport « Goodbye to media freedom ? » et lle site de l’association des journalistes européens



mai 2, 2008 à 2:55
Ce qui me semble être une partie du coeur du problème n’est que rapidement cité dans ce compte rendu : le financement. La “génération d’information” (une tâche journalistique) a en effet un coût, mais son financement est délicat.
- Faites appel à l’Etat, et celui-ci risque de fourrer son nez dans les sujets.
- Un groupe d’individus, une famille ou des actionnaires privés n’apprécieront forcément pas des articles ayant un impact négatif sur eux.
- Des annonceurs imposeront des limites rédactionnelles et de maquette pour mettre en avant leurs espaces publicitaires.
- Le financement exclusivement par un public pose des contraintes en terme de contenu, traitement, segmentation, position dans les linéaires virtuels ou réels : c’est qu’il faut trouver une audience suffisemment conséquente pour se financer !
- Et je n’ai même pas mentionné le modèle des agences type AFP ou Reuters…
Bref, c’est un énorme casse-tête financier, avec des modèles éprouvés qui n’atteignent plus forcément la masse critique pour fonctionner, des zones grises éthiquement, et des nouveaux business models prometteurs mais qui sont loin d’être entièrement convaincants aujourd’hui., mais qui s’ajoute aux contraintes d’éthiques déjà présente, à étudier au cas par cas. Si un journaliste ne doit pas forcément mettre la main à la tâche dans un montage financier (je pense à la séparation des département rédactionnels et publicitaires dans un quotidien, le publicitaire étant ici une des clefs du montage financier), il doit néanmoins en maîtriser les notions essentielles pour en comprendre l’impact sur son travail. Ce qui est loin d’être toujours le cas, non ?
Bref, je pense donc que la liberté de la presse se gagne aussi sur le plan du financement du travail journalistique.
mai 2, 2008 à 3:18
La question du financement est en effet une question cruciale selon nous, pour les raisons que vous avez très justement souligné. Il ne s’agit néanmoins pas d’un des points majeurs qui a été développé lors de cette instructive conférence, qui s’est plutôt attachée au problème de l’accès à l’information et de l’éducation des journalistes.
Off the Records ne se détache toutefois pas de cet épineux problème. Nous en avons déjà longuement parlé lorsque nous abordons le sujet de la Commission Copé, ou lors de notre entretien avec Vincent de Féligonde, président de la Société des Journalistes des Echos.
Le sujet mérite toute notre attention, et nous essayerions sur ce blog, dans le mesure du possible, de continuer à en parler de notre modeste point de vue. Nous vous invitions bien entendu à nous contacter pour des remarques de ce type, très constructives et que nous prenons plaisir à lire.