Le Monde à l’envers: quand un quotidien fait la une

Rien ne vas plus au Monde: crise de gouvernance hier, crise sociale aujourd’hui avec l’annonce par Eric Fottorino, président du directoire du groupe Le Monde, d’un plan social de redressement le 4 avril dernier; le tout sur fond de crise économique.

Accusant une perte de 15,6 millions d’euros pour l’année 2007 et 146 millions d’euros de pertes cumulées sur les six derniers exercices, le groupe, qui outre le quotidien du soir et ses nombreuses déclinaisons comporte Fleurus Presse, Télérama ou encore la Vie, est dans une situation difficile. C’est dans ce contexte que la direction a annoncé la suppression de 130 postes, dont deux tiers à la rédaction, et la cession de plusieurs de ses filiales comme Fleurus Presse, les Editions de l’Etoile (les cahiers du cinéma), le magazine Danser et les librairies La Procure. Dans l’hypothèse où ces filiales ne trouveraient pas preneur, elles seraient contraintes à la fermeture définitive, alourdissant ainsi un peu plus la facture sociale.

Prise de court, l’intersyndicale (SNJ, CGT, CFDT) dénonce le manque de clarté de la direction quand à la gestion du groupe ainsi que le manque de concertation. Les syndicats refusent en bloc la cession des filiales du groupe et demandent à ce que la réduction d’effectifs ne soit le fruit que de départs volontaires. En un mot, si il y a consensus sur la nécessité d’un plan de redressement, les modalités de la mouture proposée par la direction sont fortement contestées. Face à la fermeté de celle-ci, l’assemblée générale des salariés a voté la grève à deux reprises, le 14 et le 17 avril, provoquant la non-parution du quotidien, une première historique en 64 années d’existence.

S’ensuit alors une « guerre » de communication avec la direction sur la couverture de l’événement. L’intersyndicale réclame le droit à une page spéciale dans le quotidien pour expliquer sa position à l’ensemble des lecteurs ce qu’Eric Fottorino refuse: « par principe, nous ne pouvons pas accepter qu’un communiqué des salariés soit publié dans nos journaux ». Sur ce point, on peut noter que le président du directoire a eu lui, tout le loisir d’exprimer son point de vue à la une du quotidien lors d’éditoriaux spécifiques. Bref, le torchon brûle entre les deux protagonistes de la crise et l’incendie est loin d’être terminé. A suivre donc …

Mais si cette crise globale du quotidien phare de la presse française comporte des causes propres (le conflit entre Alain Minc-, ex-président du conseil de surveillance, et Jean-Michel Dumay, président de la société des rédacteurs ; des erreurs de gestion), elle est également représentative de la situation de la presse hexagonale et ceux pour deux raisons.Tout d’abord, sous le double feu de la presse magazine (moins chère, plus ciblée) et de la web-information, la presse quotidienne nationale a vu son lectorat s’évaporer et ses recettes publicitaires fondre ( – 10 % pour la presse nationale, selon Nadine Toussaint-Desmoulins, économiste des médias à l’institut français de presse). Ainsi, le monde.fr est largement bénéficiaire quand le monde papier est à la peine (5,6 millions d’euros de perte en 2007). Enfin, les déboires économiques du groupe ont fait apparaître de plus en plus distinctement le spectre d’Arnaud Lagardère, déjà actionnaire du Monde à hauteur de 17% et considéré par la société des rédacteurs comme une menace sur l’indépendance éditoriale des publications du groupe. Proche du président de la République et patron d’un groupe comprenant à la fois des filiales concourant à des marchés publics (EADS) et des publications dont l’indépendance a été mise en doute à plusieurs reprises (Le journal du dimanche, Paris match), l’homme d’affaire s’est déclaré prêt à participer à une recapitalisation du Monde…

Quel qu’en soit l’issue finale, cette crise globale de l’un des plus grands quotidiens français est plus que jamais emblématique de la situation délicate et inquiétante dans laquelle se trouve la presse française.

[edit] Selon l’AFP, la direction du monde a accepté la publication d’une double page consacrée à la crise, dont une sera dévolue à l’expression de l’intersyndicale. Cette double page devrait être publiée le 5 ou 6 mai.

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