La crise aux Echos : Rencontre avec… Vincent de Féligonde

Vincent de Féligonde

14 Décembre 2007. Nous avons rendez-vous avec Vincent de Féligonde, président de la société de journalisme des Echos, au siège du journal, 16 rue du 4 septembre, à deux pas de l’Opéra. Après avoir montré nos papiers d’identité – on ne rigole pas avec la sécurité ici – nous patientons dans le hall. Le lieu est plutôt impressionnant: nous nous trouvons sous une grande verrière, au milieu d’un groupe de costumes trois pièces-serviettes – le bâtiment abrite également le siège du crédit lyonnais- qui nous jettent un oeil étonné: il faut dire que nous faisons un peu tâche.

Notre hôte arrive, nous traversons la salle de rédactions où les affiches « Not Wanted » de Bernard Arnault, patron de LVMH et propriétaire des Echos, nous rappellent la raison de notre venue. Ici, on est en lutte, lutte contre les logiques économiques qui régissent le quotidien de la presse française et qui en fait le jouet des caprices des grands industriels, lutte pour l’indépendance éditoriale des rédactions, lutte pour la liberté de la presse tout simplement. Petit rappel d’une saga médiatique mouvementée: 21 juin 2007, LVMH, propriété de Bernard Arnault, annonce être en négociations exclusives avec le groupe Pearson pour le rachat des Echos. A cette annonce, la rédaction du 1er quotidien économique français se mobilise: grèves, pétitions de personnalités, lettre au premier ministre, recours juridiques. Les garanties offertes par LVMH et Pearson sont jugées insuffisantes. Annoncée le 5 novembre, la vente parait inéluctable au moment où nous rencontrons M. de Féligonde. [Elle sera finalisée le 24 décembre après la vente par LVMH de l'autre quotidien économique – La Tribune – qu'il détenait depuis 1993. Mais la situation aux Echos n'est pas pour autant apaisée puisque le directeur de la rédaction, Erik Izraelewicz, a annoncé son départ du journal le 12 février 2008, « dégouté » par les méthodes de Nicolas Beytout, responsable média chez LVMH]

La Presse: un « produit » pas comme les autres.
Au cours de cet entretien, notre interlocuteur s’est attaché à expliquer le caractère spécifique de la presse et pourquoi elle ne devrait pas être le jouet de tractations économiques comme n’importe quel autre produit. Le métier de journaliste implique nécessairement un certain nombre de conditions: le respect de leurs droits comme l’indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs et particulièrement vis-à-vis des actionnaires du journal et de leurs préoccupations commerciales. Ils ont néanmoins des devoirs comme le respect des faits, la distance avec le sujet (« ne pas écrire sur une entreprise avec laquelle ils [les journalistes] ont des liens personnels ») et le refus de cadeaux, services ou invitations de la part d’entité externe (entreprise, association, parti politique ..). Ces droits et devoirs, officialisés par les différentes chartes du journalisme (la charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1918, la déclaration des droits et devoirs des journalistes de 1971), se traduisent notamment par l’existence d’une clause de conscience: lors de la vente d’un titre, les journalistes ont le droit de démissionner « en arguant que le changement de propriétaire va à l’encontre de leur conscience ». Dans ce cas-là, ils bénéficient d’indemnités. Au niveau de l’entreprise, ces spécificités sont défendues par ce que l’on appelle une société de journalistes, organe similaire aux comités d’entreprises et autres délégations syndicales. Cependant, leur multiplication est un phénomène récent – celle des Echos a été créée en 2006 – et il n’existe donc pas de lois encadrant leur fonctionnement.

L’affaire des Echos
Dès lors, l’acquisition du titre par LVMH pose plusieurs problèmes de taille. Tout d’abord, LVMH était le propriétaire du second quotidien économique français, La Tribune, ce qui signifie que le groupe a choisi l’acquéreur – en l’occurrence Alain Weill – de son nouveau concurrent… Cela pose également un problème de distance: comment écrire sur son employeur ? Quelle crédibilité pour les Echos face à ses lecteurs sur l’un des fleurons de l’industrie française et, à contrario, sur les concurrents de ce dernier ? Enfin, se pose tout simplement la question de l’indépendance éditoriale de la rédaction: Bernard Arnault est un proche des hautes sphères du pouvoir (témoin du mariage de Nicolas Sarkozy et Cécilia Ciganer-Albéniz), un acteur majeur de l’économie française et sa gestion de la Tribune ne plaide pas en sa faveur. M. De Feligonde note par exemple le cas d’un sondage sur les intentions de vote entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, favorable à cette dernière, non publié, « à cause de diverses pressions ». La SDJ réclame donc des garanties solides et au moment où nous rencontrons son président, celles-ci sont jugées insuffisantes – droit de veto de la rédaction sur la nomination de son directeur, mise en place d’un système de 3 pressions en moins de 18 mois qui conduirait le journaliste en question devant un comité mixte où il pourrait faire valoir sa clause de conscience – notamment parce que les règles du jeu seraient modifiables avec l’accord de 2/3 des administrateurs indépendants (ni LVMH, ni la SDJ). Sur le long terme, « on ne peut pas avoir confiance » plaide notre interlocuteur. Dans cette affaire, M. de Feligonde fustige également « le fonctionnement de la république sarkozyenne ». Lors d’une rencontre avec les journalistes des Echos, Nicolas Sarkozy a fait référence à l’arrivée de Nicolas Beytout, ex-directeur de la rédaction du Figaro, à la tête du pôle média LVMH; arrivée dont n’étaient pas informés ses interlocuteurs.

L’exception culturelle française
Pour M. de Feligonde, l’affaire des Echos est symptomatique de la situation de la presse française. Ancien correspondant du journal en Allemagne, il remarque qu’outre-Rhin, « il est culturellement inconcevable que des industriels possèdent la presse ». Selon lui, le noeud du probléme est là: sans industriels, la presse ne serait pas sur-valorisée comme elle l’est aujourd’hui et des groupes de presse comme Ouest-France aurait pu se porter acquéreur des Echos. Contrairement à ces groupes, un industriel « ne se soucie pas » des pertes engendrées par cette survalorisation. Pourtant, la solution est simple: il suffirait de légiférer sur le sujet. Mais, si cette idée est défendu dans l’opposition – notamment par François Bayrou pendant la campagne présidentielle - , elle a peu de chance d’être mise en oeuvre par l’actuelle majorité lorsque l’on note, comme M. de Feligonde, que l’industriel propriétaire du plus grand des médias français – TF1 – n’est autre que le meilleur ami du président de la République. Ajouté à cela la passivité de l’opinion publique, pas « encore prête » selon lui à comprendre l’enjeu, et le problème reste entier. « Il existe un désintérêt significatif pour l’État démocratique en France » regrette-t-il.

L’espoir
Interrogés sur le développement des webmédias, M. de Feligonde juge qu’ils sont « un grand espoir pour le renouvellement de la presse » car ils permettent « de faire sortir rapidement beaucoup de chose, comme des atteintes à la liberté de la presse ». Cependant, il se montre « inquiet » sur leur viabilité financière à long terme. S’il note que certains de ces sites, comme Rue89, sont réalisés par « d’excellents journalistes », il reconnaît que « tout et n’importe quoi est possible sur le net: on pourrait ainsi voir apparaître de faux sites d’informations nés de partis politiques, de groupes de pressions ou d’entreprises, se proclamant indépendants ». Toutefois, cela reste globalement positif puisqu’on peut espèrer que ces initiatives « seraient rapidement démasquées ».

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