La crise aux Echos : Rencontre avec… Vincent de Féligonde (l’intégrale)

Vincent de Féligonde
Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Vincent de Féligonde, président de la Société des Journalistes des Echos…

Off the Records : Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une SDJ ?
Vincent de Féligonde :
Chaque entreprise est composée de plusieurs instances légales : comité d’entreprise, délégués du personnel, délégués syndicaux… Dans la presse, il n’existe pas d’instance représentative spécifique aux journalistes. Une société des journaliste est donc une association pour défendre les conditions nécessaires au journalisme : être indépendant par rapport à tous les pouvoirs et aussi par rapport au patron de l’entreprise et à ses préoccupations commerciales. Le service publicité ne doit ainsi pas influer sur le contenu. La définition de la déontologie journalistique est centrale. Il existe des conditions strictes pour obtenir la carte de journaliste, délivrée par une commission de la carte de journaliste, composée par des patrons et des salariés. La loi impose ce qu’on appelle une clause de session, de conscience : quand on vend un journal les journalistes ont le droit de démissionner avec indemnités et s’inscrire au chômage en arguant que le changement de propriétaire va à l’encontre de leur conscience. C’est la même chose pour les médecins ou les avocats. Des chartes (1918, 1971) définissent les devoirs du journaliste : il s’interdit de faire des articles de complaisance, il respecte son lecteur… Les Sociétés des Journalistes sont dans le droit fil de ça. Il n’existe aucune règle légale les encadrant. Pour les Échos, elle a été créée il y a un an, l’adhésion est volontaire (98% des journalistes y ont adhéré).
OtR : Quelle est la situation aux Échos aujourd’hui ?
VdF : Pearson, actuel propriétaire des Échos, souhaite vendre à LMVH sous réserve de l’autorisation de la direction de la concurrence (DGCCRF) qui examine le dossier compte tenu du fait que LVMH possède La Tribune, deuxième quotidien économique français. Les Échos n’ont pas encore été acheté : la DGCCRF instruit le dossier pendant 5 semaines donc pour l’instant, Pearson est toujours propriétaire du journal. En ce qui concerne l’indépendance, Pearson a mis trois conditions à la vente du journal : prix, l’absence de licenciements et l’indépendance des journalistes. Au départ, selon les termes de l’accord, l’actionnaire pouvait procéder à des pressions. La position de LVMH a évolué mais est restée insatisfaisante pour la SDJ : un journaliste pourrait subir trois pressions en moins de 18 mois avant de passer devant une commission mixte où il peut faire valoir sa clause de conscience et ainsi peut-être démissionner. Le point positif est le droit de veto sur le choix du directeur de la rédaction par la rédaction elle-même. Mais ce système peut être modifié si est obtenu l’accord de 2/3 des administrateurs indépendants du journal or, on ne peut pas avoir de confiance sur le long terme.

OtR : Pourquoi ces craintes ? De pressions ont-elles été exercées sur les journalistes de La Tribune ?
VdF :
Oui, bien sûr. Un sondage sur les intentions de vote entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal n’a pas été publié par exemple, à cause de diverses pressions.

OtR : Comment réagissez-vous à l’annonce de la nomination de Nicolas Beytout aux Échos par Nicolas Sarkozy lui-même ?
VdF :
Nicolas Sarkozy ne l’a pas annoncé, il y a fait référence mais c’est assez anormal que le chef de l’État évoque des choses non publiques avec les gens concernés qui n’étaient pas au courant, c’est même scandaleux. Cela fait partie du caractère de Nicolas Sarkozy, on peut se souvenir notamment de l’annonce de l’arrivée d’Harry Roselmack à TF1. C’est le mode de fonctionnement de la république sarkozyenne.

OtR : Êtes-vous en faveur d’une loi comme celle proposée par François Bayrou durant la campagne présidentielle, qui empêcherait les grands groupes privés en affaire avec l’État de posséder des groupes de presse ?
VdF :
Bien sûr. En Allemagne il est culturellement inconcevable que des industriels possèdent la presse. En France, cela ne choque personne et c’est dommage pour une démocratie française qui fonctionne mal. La seule solution est un texte de loi pour créer une situation. C’est un peu comme la parité dans les pays du Nord. Sans industriels, le prix de la presse serait moins élevé. On regrette par exemple que Ouest France n’ait pas acheté Les Échos, mais le groupe ne peut l’acheter qu’au juste prix, sinon cela engendrerait des pertes, ce dont un industriel ne se soucie pas. Une telle révolution serait complexe, on peut penser notamment au cas de TF1, détenue par Bouygues. Malheureusement, je pense qu’elle est impossible : l’opinion publique doit comprendre l’enjeu, et elle n’est pas encore prête. Il existe un désintérêt significatif pour l’État démocratique en France.

OtR : Est-il nécessaire de généraliser des chartes qui existent comme au New York Times, qui encadrent le travail des journalistes ?
VdF :
Nous avons eu la même réflexion par rapport à une charte aux Échos. C’est une bonne chose que les journalistes respectent eux-mêmes des valeurs durant leur travail. Il faut à la fois définir les droits et devoirs des journalistes et ceux des actionnaires. Les actionnaires ne doivent pas intervenir et il faut séparer la publicité du rédactionnel. En contrepartie, les journalistes doivent respecter les faits, ne pas écrire sur une entreprise avec laquelle ils ont des liens personnels, les voyages de presse doivent être payés et non offerts, une invitation ne doit pas être traduite systématiquement par un article, les cadeaux ne doivent pas être acceptés…

OtR : Quel est votre jugement sur les nouvelles formes d’informations comme Rue 89 qui se développent actuellement sur Internet ?
VdF :
Internet permet de faire sortir rapidement beaucoup de choses, comme des atteintes à la liberté de la presse ou autres. On a connu ainsi l’exemple de la vidéo de Ségolène Royal concernant les professeurs qui a fait le tour du web. La floraison de ces sites d’information est une bonne chose mais je reste inquiet face au financement : est-ce viable à long terme ? C’est un grand espoir pour le renouvèlement de la presse. Les petits sites sont une bénédiction dans ce cadre, d’autant plus que Rue 89 par exemple est réalisé par d’excellents journalistes. Les articles peuvent y être écrits avec une très grande liberté mais le problème est que tout et n’importe quoi est possible sur le net : on pourrait ainsi voir apparaître de faux sites d’informations nés de partis politiques, de groupes de pressions ou d’entreprises, se proclamant indépendants. Mais on peut garder espoir car des initiatives de ce type seraient probablement rapidement démasquées.

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